Notes ou pas notes ?
Question non-sens ?

Le débat sur les notes, souvent très crispé, ne cesse, depuis la dernière rentrée scolaire, d’apparaître et de réapparaître, médiatiquement comme en interne. Les notes chiffrées ne feraient que renforcer chez les élèves un sentiment de dévalorisation parfois déjà bien marqué. Ce n’est par contre pas obligatoirement leur propre discours, eux qui restent si souvent très attachés aux notes, ainsi que leurs parents. La réalité se situe pourtant bien au-delà des approches souvent bien trop réductrices du débat. Lire la suite

Enseignant, un vrai métier ?

Ce jeudi, nouveau mouvement des enseignants contre la réforme du collège. Quelle que soit la légitimité de ce mouvement, la question fondamentalement posée est celle, déjà mise en œuvre, d’un tout nouveau paradigme concernant la professionnalisation de la fonction enseignante.

Depuis la rentrée scolaire, il semble qu’il n’y ait jamais eu autant de documentaires sur quelques chaînes de télévision. Cela tendrait à montrer un regain d’intérêt pour ce qu’est l’école aujourd’hui (sans doute en partie résultat des discours sur le niveau scolaire en France) ; cela entre néanmoins en résonance avec ce changement fondamental. En exergue, une petite citation vidéo tirée d’un documentaire paru sur France 2 le 8 septembre : “Les bannis de l’école”.

La professionnalisation comme nouveau paradigme

Enseignement, métier de soin. Les deux termes, qu’on entend parfois, sont assez nouveaux. La fonction d’enseigner, outre qu’elle était censée résulter d’une vocation -d’un appel par une voix intérieure- était surtout considérée au départ comme basée sur la transmission d’un savoir disciplinaire. Le “professeur”, celui qui déclare, était détenteur de ce savoir, savoir dont il détenait son autorité, autorité confirmée par l’institution et, autrefois, par la société. De professeur il est devenu éducateur, “conducteur”, chargé de faire acquérir des savoirs, savoir-faire et savoir-être, jusqu’à devoir, ces dernières années à la famille et à la société. Aucune question ne s’est réellement posée, sauf dans les milieux dits “pédago” avec tout le mépris que ce terme a dû porter sur lui, sur ces savoirs, leur signification dans un type de société donnée, leurs représentations mentales, leur validité et encore moins sur la trame de fond personnelle inconsciente qui sous-tend les pratiques pédagogiques de tel ou tel, expression de sa personnalité et, donc, de sa propre histoire. Or on assiste aujourd’hui, sous la pression des nouvelles technologies et, il faut bien le dire, sous l’action et les réflexions de tout le mouvement pédagogique, à un changement complet de paradigme.

“Cependant, une rupture s’est produite lorsque … s’est répandue l’idée que l’enseignant est un organisateur de situations d’apprentissage. La rupture s’est faite de deux manières différentes et pourtant convergentes. L’une par un ajustement opéré par des praticiens plus attentifs aux besoins spécifiques des élèves qu’à leur propre prestation d’orateurs. C’est par exemple le cas de Célestin Freinet. L’autre rupture s’est faite par l’investissement des savoirs des sciences humaines dans les pratiques. C’est le cas des méthodes actives et de la pédagogie différenciée.

Ce changement de paradigme est fondé sur la reconnaissance que l’on n’apprend pas seulement en écoutant un discours, mais en agissant. L’enseignement y est perçu comme une pratique où l’enseignant organise des situations favorisant la construction de compétences par l’élève2 lui-même. Il en découle une évolution importante des activités liées au travail pédagogique. Cette représentation qui a émergé au tournant du vingtième siècle, quoique relayée de 1982 à 1992, par des textes ministériels, reste encore minoritaire. A l’intérieur de ce paradigme, on peut distinguer deux tendances, selon que l’on désigne le travail de l’enseignant par les termes de métier ou de profession.

Si la plupart du temps l’usage les présente comme des équivalents — et notamment les plaquettes du Ministère de l’Éducation nationale —, il existe des connotations différentes qui impliquent des représentations divergentes de la pratique, selon qu’on insiste sur les savoir-faire ou les savoirs, sur le caractère ésotérique des tours de main ou sur le caractère public et savant de l’activité professée.” (Françoise Clerc – Les savoirs professionnels des enseignants in Pour une clinique du rapport au savoir – Sous la direction de J. Beillerot, C. Blanchard-Laville et N. Mosconi – L’Harmattan Ed. – janvier 2015)

On voit là tout le paradoxe entre l’héritage de Freinet, certes plus que louable, et ce qui peut paraitre extrêmement réducteur, une fonction d’organisation de situations d’apprentissages. Certes, Françoise Clerc développe bien évidemment un propos qui se situe dans une approche très loin d’être aussi réductrice. Mais cela pose la question claire du risque à la fois de la professionnalisation et de la disparition éventuelle de cette caractéristique de soin du métier au profit de savoir-faire purement techniques, liés à la professionnalisation, tout autant tournés vers l’institution (enseignant fonctionnaire) et vers l’extérieur (collectivités locales, entreprises, etc.) que vers l’élève. Ce qui était loin d’être le cas dans ce que proposait justement Augustin Freinet.

Le changement n’arrive pas brutalement aujourd’hui. Il ne s’agit pas d’une révolution mais bien d’une volonté bien établie depuis de nombreuses années et qui transcende les gouvernements. Il suffit de mettre en correspondance la publication actuelle d’Eduscol sur les missions du professeur  et l’élaboration des domaines de compétence du métier d’enseignant dans le rapport du Recteur Bancel en date du 10 octobre 1989.

Compétences Bancel

Autant dire que les processus sont bien irréversibles. Et ce d’autant plus que le tout numérique à l’Ecole va absolument dans ce sens.

L’apprenant acteur de son savoir et fantasme d’auto-formation

Cette perspective soutient aussi le fantasme de l’auto-formation de l’élève (l’apprenant !!!) acteur de l’acquisition de son propre savoir, l’enseignant n’étant là que pour organiser et guider cette auto-formation. (Pour le coup, la question du signe, de l’enseignant, se pose de manière encore plus cruciale.)  Il résulte de ce nouveau paradigme un problème parmi d’autres : celui de la toute puissance, l’élève échappant à la transmission, c’est-à-dire à la reconnaissance de l’autre et donc à la reconnaissance de ses propres limites, donc à leur dépassement, du fait de l’absence de comparaison avec cet “autre”, référence externe contraignante. Or l’élève doit garder devant lui un projet de formation, voire de vie, encadré symboliquement par un tiers, extérieur à lui, pour pouvoir justement se construire. C’est en partie toute la problématique des programmes nationaux puisque ce sont eux qui constituent ce cadre extérieur symbolique. Or les nouveaux programmes ne se veulent que des lignes indicatrices, laissant une plus que large autonomie. S’ils sont décriés, outre des motifs concrets, objectifs et tout à fait légitimes, , c’est aussi parce que, du fait de leur vastitude angoissante, ils ne jouent plus leur rôle de cadre externe plus ou moins contraignants, de principe de réalité. Il serait peut-être intéressant de discuter du rôle de l’Education Nationale dans ce renvoi à des représentations infantiles non sans conséquences à la fois sur le plan individuel et sur le plan social.

La nouvelle place de l’enseignant

Dans ce nouveau paradigme, l’enseignant y perd certes sa place comme professeur, comme possesseur d’un certain savoir. Mais si la diffusion massive des savoirs, extérieure à l’école par le biais d’internet ou des réseaux sociaux et autres media, tend à discréditer cette fonction, il faut quand même rappeler que, justement, le rôle de l’Ecole, donc de l’enseignant, est d’être le seul lieu où se contrôle cette nouvelle diffusion des savoirs. A condition qu’elle ne se soumette pas à leur marchandisation, ce qui est parfois trop le cas à l’heure actuelle (au travers notamment des contenus et des formations des maîtres). L’enseignant peut retrouver là sa légitimité pédagogique, refondée alors sur son propre savoir. Il peut donc tout à fait s’y reconnaître en tant que pratiquant un métier de soin. Une condition en est par contre de recevoir une vraie formation avec de vrais savoirs, et pas seulement mono disciplinaires, mais aussi des savoirs théoriques concernant ce que sous-entend toute action de formation. Et au-delà de l’acquisition de compétences parfois très discutables dans leur expression d’un certain type de société, de lui permettre une réflexion sur lui-même, sur sa propre histoire, et donc ce que représente son propre désir en tant que formateur. Son rôle d’animateur, d’“organisateur de situations pédagogiques” peut alors prendre là un tout autre sens, cette fois valorisant. Son rôle serait alors de faire en sorte que l’élève, le jeune, puisse se construire, dans le désir de l’enseignant qu’il «développe ses capacités de vie optimales» (R. Kaes)

Si être un enseignant devient un métier et non plus une vocation, alors la définition donnée par le Petit Robert ne peut que faire sourire au vu de la perception qu’en a actuellement notre société (métier : tout genre de travail déterminé, reconnu ou toléré par la société et dont on peut tirer ses moyens d’existence.)

Comment s’insère là le problème de l’évaluation par la note

Si cette évaluation par la note est si souvent décriée, bien au-delà de sa réalité, c’est qu’elle entre en résonance avec ces changements. En effet, la question du soin porte en elle la question de la réparation, réparation de l’autre en résonance avec la réparation de soi, avec tous les fantasmes qui la soutiennent. Dans le mensonge que constituent l’absence d’évaluation, les fausses évaluations -et pas seulement par compétences-, la sur notation au bac -par le rajout de points ou la manière dont sont construites les grilles d’évaluation-, il peut donc y avoir chez l’enseignant, un sentiment d’abandon des élèves qui, eux, ne sont pas dupes, et donc un fort sentiment de destructivité qui se retourne contre lui, qui se trouve alors confronté à des mécanismes allant à l’encontre de ses propres fantasmes de réparation. L’actualité des méthodes de notation demande une réflexion certes bien plus approfondie. Mais de par l’intensité de tous les débats, des fantasmes qui la peuplent, elle rend surtout compte de tout ce qui se joue de fait dans ces profonds changements et la professionnalisation du métier d’enseignant.

 

Par l’apparition de ce nouveau paradigme, la question est donc posée de prendre ou ne plus prendre soin de la jeune génération et de ce que cela signifie non seulement socialement et politiquement, mais aussi pour l’enseignant lui-même, qui pourrait se trouver alors, inconsciemment ou non, évacué de fait de cette fonction.

Le Gypaète barbu

 

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