La mort d’un jardinier

et sa recette de légumes en forme de feu de jardin

« … quelques jours après dans l’autre moitié du jardin, tu plantes les pommes de terre, tu traces à la houe les sillons profonds en suivant le cordeau et les courbes de niveaux, ce n’est plus un sillon, presque une tranchée, de chaque côté du canyon, une chaîne de montagnes rectilignes au sommet pointu, tu aperçois des insectes escaladant les parois, araignées et cloportes, tu déposes les pommes de terre en avançant dans le fond de la vallée, une à une, à chaque pas, séparées par l’empreinte de tes bottines, tu prends garde de na pas casser les germes violets qui ont poussé à la fin de l’hiver, tu plantes des Pompadour des Charlotte des Raja, tu les recouvres en inversant la géographie physique, la vallée devient montagne et inversement ; quand tu as terminé, tu te masses les reins en contemplant avec satisfaction l’étendue ordonnée alignée, montagnes noires dissimulant leurs promesses, tu attendras que la saison soit plus avancée pour planter les haricots verts les courgettes et les cornichons, ton jardin est en gestation, tu le surveilles quotidiennement, tu répètes les gestes de ceux qui t’ont précédé ; petit enfant tu chancelais entre les mottes de terre, tu t’accrochais aux bleus de travail de ton père de ton grand-père, tu comprenais l’importance des nuages du soleil de la direction du vent, tu apprenais l’utilité du fumier du crottin de cheval de la litière des lapins, tu prenais conscience du rythme des saisons, tu touchais la permanence de la vie. »

Lucien Suel, Mort d’un jardinier. Ed. La Table Ronde.

luciensuel

Dans le roman, le narrateur, qui semble porter une part de l’auteur lui-même, s’adresse en le tutoyant à un homme au travail dans son jardin. Or ce jardinier est terrassé par un infarctus du myocarde. Et tout bascule.  Dès lors, un flot de souvenirs, d’enfance, d’êtres, de sensations de toutes sortes envahit sa mémoire tandis qu’on sent profondément la terre, le ciel et tout l’environnement. Qui a un jour tenu la terre dans ses mains ne peut qu’évoquer ses propres souvenirs.

« Le rouge-gorge se tait, le chat noir se frotte contre ta veste en miaulant, on entend le bruit d’un moteur, une voiture qui s’arrête, une portière qui claque, une vache qui meugle, le chien des voisins qui aboie et puis, quelques minutes plus tard, une voix qui t’appelle encore et encore, une voix qui crie ton nom à l’entrée du jardin. »

Ainsi se termine ce roman.

Lucien Suel, lui-même jardinier dans la tradition des jardins ouvriers,  « poète ordinaire » selon sa propre définition, marqué par les auteurs de la Beat Generation, animateur de revues et de blogs littéraires, est aussi un performeur au talents multiples avec notamment la création du groupe Potchük, rock expressionniste, pour chanter, hurler ou murmurer les poèmes. Pour en savoir plus  on  peut consulter  sa fiche sur  la Maison des écrivains et de la littérature ou son blog.

La recette

Côtelettes d’agneau grillées, gnocchi de pommes de terre et légumes en forme de barbecue au jardin.

Lucien Suel décrit magistralement ces feux d’hiver faits pour brûler les branches élaguées et autres « arbustes épineux déracinés » (p.19) aux braises desquelles certains d’entre nous, dans des vies antérieures, ont pu faire griller des viandes et cuire des pommes de terre.

Côtelettes 2

Gnocchi de pommes de terre

ingrédients :

4 pommes de terre de taille moyenne, environ 500g au total (Bintje, Mona lisa ou même Pompadour pour une meilleure saveur), 1 oeuf, 50g de farine, un peu de parmesan râpé.

Cuire les pommes de terre à l’eau durant 40 mn ; les éplucher tièdes et les écraser au presse-purée ou à la fourchette ; mettre la pulpe dans un cul-de-poule ou un saladier ; ajouter un jaune d’oeuf puis le parmesan et la farine jusqu’à obtention d’une pâte dont la consistance est suffisante pour la rouler. En faire alors des boudins de 1 cm de diamètre et découper de petits tronçons dont on aplatit et rabat légèrement les bords pour façonner de petits croissants.

Cuire les gnocchis une minute à l’eau bouillante additionnée d’un bouillon de veau ou de pot-au-feu. Ils sont cuits lorsqu’ils remontent à la surface.

5 minutes avant de servir, passer au four à 180°C les gnocchis disposés dans un plat avec une infusion de romarin et parsemés de petits morceaux de beurre.

Légumes du jardin

ingrédients : deux carottes orange, deux carottes jaunes, deux panais, radis noir

Crème de radis noir : cuire un morceau de radis noir à l’eau bouillante salée 10 mn à ¼ d’heure. Dans un bol, mixer avec de la crème fraîche jusqu’à obtention d’une émulsion assez ferme. On peut incorporer éventuellement quelques feuilles de ciboulette ciselées. Réserver au chaud ou servir froid.

Cuire à l’eau et ensemble les carottes et les panais coupés en deux en les gardant assez fermes et les détailler en petites bûchettes de 5 à 7 cm de longueur. Réserver au chaud.

Côtelettes d’agneau

Passer au grill deux côtelettes par personne suivant le goût (7 minutes de chaque côté suffisent).

Dressage

Disposer au centre de l’assiette 3 à 5 gnocchi ; disposer dessus les bûchettes de légumes comme pour les bûches d’un feu en extérieur et ajouter 3 gnocchi à proximité. Appuyer les côtelettes sur ce « foyer ». Disposer latéralement une languette de crème de radis. Servir aussitôt.

Pierre-Marie Théveniaud

3 réflexions au sujet de « La mort d’un jardinier »

  1. Merci pour votre lecture. Et les recettes pour l’accompagner. Vous avez remarqué que le chapitre 13 de “Mort d’un jardinier” est consacré à la carbonnade flamande.
    Sachez que ce roman est également disponible en poche, chez Folio Gallimard..

    • Merci surtout pour votre roman. Je n’ai pas cité la carbonnade car, dans cette rubrique, je cherche surtout, très modestement et par jeu, à associer librement des idées de recette à des textes ou des passages qui m’ont touché, en laissant simplement vagabonder mon esprit, sans forcément reprendre ceux qui évoquent directement des produits ou des recettes. Cela passe donc aussi souvent par la mise en résonnance avec des souvenirs personnels qui comptent pour moi de manière importante. C’est le cas de votre texte en ce qu’il évoquait, pour moi, cette perception sensuelle de la terre au contact très direct de laquelle on est lorsqu’on jardine ou qu’on cultive (genoux et mains en terre lors du ramassage à la main des pommes de terre par exemple). C’est aussi ce que j’ai évoqué quant à ces feux de branchages. Merci de rappeler qu’il y a aussi une édition chez Folio Gallimard, ce que j’ai malencontreusement omis. Merci surtout à vous de m’avoir permis de me replonger un moment dans une vie antérieure.
      Pierre-Marie Théveniaud

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